Parcours d'un enseignant jésuite progressiste au coeur de la tradition — Le patrimoine immatériel religieux du Québec

Récit de vie

Parcours d'un enseignant jésuite progressiste au coeur de la tradition

Tradition: Christianisme
Appartenance: Catholicisme (rite latin)
Communauté religieuse: Jésuites (Compagnie de Jésus )

Classé sous Pratique religieuse (9300), Enseignement religieux (9360), Apostolat (9366).

Description


Père Jacques Chênevert, S.J.
© IPIR 2012, soumis à copyright


Le père Jacques Chênevert est né en 1928 à Trois-Rivières. Il est l'avant-dernier de six enfants. Son père a travaillé dans le domaine des ventes pour une compagnie papetière, dont les bureaux se trouvaient à Montréal. Il a vécu dans un milieu qu'il qualifie « d'assez à l'aise ». Sa famille était croyante, « mais on allait pas à la messe à tous les matins [...] Il y avait une croyance solide [...] Mais nous n'étions pas une famille religieuse à tout crin. [...] On était pas pendus aux lèvres des prêtres pour nous dire quoi faire... », dit-il, sourire en coin. D'ailleurs l'humour est l'un des traits forts du père Chênevert qui, malgré un sévère handicap visuel et d'autres problèmes de santé qu'il éprouve depuis 1984, est « heureux, joyeux même, sans dépit, sans amertume, ni morosité.1 » Somme toute, le père Chênevert a grandi heureux dans un milieu familial libéral pour l'époque. Il est fort à parier qu'il y a un peu d'influence familiale dans l'attitude progressiste qu'il a adopté en tant que jésuite. Seul à avoir choisi la vie religieuse, cela a très bien été accepté par sa famille. 


De 1940 à 1948, il étudie au Collège jésuite Jean-de-Brébeuf à Montréal. Là, il est fortement impressionné par le père Paul Vanier. Dans ses cours de morale, de théologie biblique et d'histoire de l'Église, il a su transmettre « le sens de la vie et non pas que des règles morales », de dire le père Chênevert, ajoutant : « Son principal impact sur moi a probablement été de me faire saisir la différence entre savoir et comprendre.2 » Le père Vanier lui a enseigné que le Christianisme pouvait être compris, avoir un sens profond, être vécu, et enrichir autant une personne que la société. Il l'a également initié à l'étude de la pensée selon la méthode historique, ce qui allait aussi être important dans sa vie. Immergé dans la culture intellectuelle jésuite qui, somme toute, lui plaisait, et influencé par cet homme et quelques autres bons professeurs, c'est tout naturellement qu'il choisit d'entrer au noviciat de la Compagnie à Montréal, en 1948. En fait, la décision avait été prise deux ans auparavant lors d'une retraite vocationnelle. Puis, suivirent deux années de noviciat. « C'était presque le cloître », de dire le père Chênevert, qui n'a pas apprécié cette période outre mesure. Cependant son maître de noviciat3, le père Jean Laramé, aillait aussi être un personnage important dans son cheminement. « C'était un homme très respectueux de l'individualité. Il ne nous imposait pas de systèmes ou de règlements stricts. Sa doctrine spirituelle faisait une large part à la liberté de l'Esprit-Saint », contrairement à plusieurs qui étaient très rigoureux à l'époque. Mentionnons que dans la tradition jésuite, l'Esprit-Saint est au centre de la vie spirituelle. Son illumination est d'ailleurs au cœur des Exercices spirituels que doivent, entre autres, effectuer les jésuites durant leur formation et en d'autres temps.


Après le noviciat, le père Chênevert entre en Lettres à l'Université de Montréal où il fait des études de philologie, en grec homérique. Après la première année de ce cycle de deux ans, il passe à la littérature française, tout en continuant ses cours de grec. Il écrit un mémoire sur Paul Claudel. Puis, il entreprendrades études de philosophie au Scolasticat jésuite de l'Immaculée-Conception, rue Rachel, toujours à Montréal. Un enseignement peu intéressant à son sens, parce que trop livresque. Suit la « régence ». Il fait alors deux ans d'études en sciences médiévales et une année d'enseignement en philosophie à Brébeuf. Les études médiévales le plongent dans la perspective historique, ce qu'il aime énormément. Ce qui le touche particulièrement c'est « d'être en contact avec une pensée qui évolue. » Suivent ensuite quatre ans de théologie, « abstraites et sans résonnance humaine ». Toutefois, quelques professeurs se démarquent, dont le père François Bourassa, fils d'Henri Bourassa, qui l'influence. « C'était un homme intéressant quand on était en mesure de le comprendre. Ceux qui cherchaient un guide doctrinal pour savoir quoi dire en chaire étaient déçus. » En 1960, après trois années de théologie, il est ordonné prêtre. Suivra son « Troisième an » à Saint-Jérôme. Une année de spiritualité donnée par le père Jean Laramé, qu'il retrouve avec plaisir. À travers les règles de discernement des esprits [par les Exercice spirituels], il acquiert une conception de la vie spirituelle et une grande liberté : « Je ne me suis jamais senti contraint ou enfermé, même si le cadre de vie pouvait être un peu trop défini », dit-il, ajoutant avec humour : « La parole d'autorité qu'on pouvait nous adresser était reçue avec beaucoup de sens critique... » Le père Chênevert part ensuite pour Rome durant deux ans, pour faire ses études de doctorat en théologie. L'année suivante il se trouve à Chantilly (France), pour rédiger sa thèse de doctorat intitulée L'Église et le commentaire d'Origène sur le Cantique des Cantiques. Ce n'est certainement pas par hasard qu'il a choisi de travailler sur ce personnage autour duquel il y a eu quelques controverses théologiques. Publiée chez Bellarmin, en 1969, son ouvrage lui vaut des commentaires élogieux.


Il est de retour à Montréal en 1965 où il enseigne principalement au Scolasticat de la rue Rachel durant trois ans. La méthode qu'il utilise alors est celle du séminaire où il encourage les discussions. En 1968, il est pressenti pour être recteur du Scolasticat, mais celui-ci est démoli. Arrive alors un grand changement. À ce moment, en pleine Révolution tranquille, plusieurs communautés religieuses transfèrent leurs écoles de théologie à la faculté des Sciences religieuses de l'Université de Montréal. Elle s'ouvre alors à une plus large clientèle. Le père Chênevert devient recteur de la faculté et donne deux cours. Le cours « Théologie des réalités terrestres » présente « le sens positif de la création matérielle et son rapport avec l'origine divine de la création. » Il est basé sur des livres de la Bible, dont le Livre de la Sagesse. L'autre porte sur Luther, qu'il considère comme « un génie religieux qui a réfléchi ». Ce qui a fasciné le père Chênevert ce sont, entre autres, les ruptures que Luther a opérées dans sa propre vie religieuse et dans sa vie de croyant, relativement au catholicisme de l'époque qui se trouvait en grande crise morale. Son sens profond de l'attachement au Christ l'a aussi interpelé. Il trouvait plutôt sympathique ce réformateur qui, d'une certaine façon, voulait ramener les choses à l'essentiel. Arrivent alors les grands bouleversements sociaux de la Révolution tranquille qui font en sorte que les facultés de théologie se vident. Dans ce contexte, il participera à un comité de théologie, dans le cadre de l'importante Commission Dumont (1968-1970), sur la place des laïcs dans l'église du Québec. Celle-ci avait été constituée à la demande des autorités épiscopales, suite aux importants changements promulgués par Vatican II. En 1971, il est invité à donner un cours au sujet de la dite commission au département de théologie de l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). L'année d'après on lui offre un poste à temps plein. Ce retour dans sa ville d'origine lui fait grandement plaisir. Il y donnera des cours sur l'histoire de l'Église, l'histoire de l'Église québécoise, sur celle du christianisme ancien et médiéval, sur la littérature patristique et sur Luther. Il y a enseigné durant 27 ans, en plus d'être directeur du programme des études avancées. « L'histoire donne un sens critique, dit-il, c'est pour cela que j'étais intéressé à l'enseigner. » Durant toute sa carrière, il s'est grandement inspiré des travaux de Vatican II. D'ailleurs, son cours sur l'Église ne faisait pas l'unanimité, puisqu'il n'insistait pas sur la hiérarchie et les institutions, portant plutôt son enseignement sur des thèmes tels « le corps du Christ, la pensée de Saint-Paul, essentiellement. Ou le peuple de Dieu, qui avait été beaucoup développés au Concile [Vatican II], et présent dans le rapport Dumont » de dire le père Chênevert. Mentionnons que le département de théologie de l'UQTR a fermé ses portes en 2001.


En 1969, il participe à un petit comité qualifié de « révolutionnaire » afin de renouveler la revue Relations, qui était à ce moment là noyautée par des conservateurs. Il y sera jusqu'en 1985. Il est alors membre du comité de rédaction et écrit de nombreux articles pour cette revue et d'autres. Son seul livre publié sera sa thèse de doctorat. À ses yeux, Relations demeure, encore aujourd'hui, une revue militante. En 1984, le père Chênevert devient handicapé visuel, ce qui ne l'empêchera pas de continuer à enseigner et à être actif, en partie grâce à des appareils fournis par l'Institut Nazareth et Louis-Braille. À sa retraite, grâce à ces appareils, il peut faire la traduction de quelque 250 textes latins manuscrits pour le diocèse de Trois-Rivières. Enfin, en 2009, il quitte Trois-Rivières pour la Résidence Notre-Dame-de-Richelieu, son actuelle demeure.


Le père Chênevert n'a jamais songé à aller en mission, à diriger des œuvres, ou à prêcher. Ce qu'il a voulu avant tout c'est de communiquer une compréhension intéressante du christianisme, de Jésus-Christ, de l'évangile. Son véritable intérêt se trouve dans l'enseignement. Selon lui, il ne faut pas présenter le christianisme comme une obligation. Il s'agit plutôt « d'une interprétation de la vie proposée par Jésus », conclue-t-il, tout cela dans un monde en mutation, éminemment porté vers le matérialisme, que l'on doit s'efforcer de comprendre pour une diffusion intelligente des valeurs de l'évangile.


Localisation

Municipalité: Richelieu
Région administrative: 16 Montérégie
Lieu: Résidence Notre-Dame-de-Richelieu , 460, 1ère rue , Richelieu, J3L 3W2
Téléphone: 450 658-8761
Site Web: http://www.jesuites.org
Ressources:

1. Jacques Chênevert, S.J., « Je suis vieux j'ai 79 ans », Jésuites canadiens, Jésuites de la Province du Canada français et d'Haïti, Montréal, automne 2007, [en ligne] http://www.jesuites.org/Nosrevues/JCautomne2007.pdf (Document consulté en mars et juin 2012

2. Jacques Chênevert, S.J., «Je suis vieux, j'ai 77 ans !», site des Jésuites de la Province du Canada français et d'Haïti, Montréal, mai 2005, http://www.jesuites.org/repertoire/JacquesChenevert/index2.htm, [en ligne], (Document consulté en juin 2012)

3. Le maître des novices est celui qui guide les novices dans le noviciat. Entre autres,  il présente la Compagnie de Jésus, donne des conférences, etc.

Aussi : 

Dumortier, François-Xavier [et al.]. Tradition jésuite. Enseignement, spiritualité, mission, Namur : Presses universitaires de Namur ; Bruxelles : Éditions Lessius, 2002, 184 p.

L'enseignement jésuite, un aperçu : « Claude Le Jay »Wikipedia, s. l., 13 avril 2012, [en ligne], http://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Le_Jay#cite_note-0  (Page consultée en juin 2012) 

Routhier, Gilles. Vatican II et le Québec des années 1960, [recherches interdisciplinaires et activités scientifiques], Université Laval, Faculté de théologie et de sciences religieuses, Québec, depuis , [en ligne] http://www.vatican-ii.ulaval.ca/concile-vatican II/vatican-II.aspx (Page consulté en juin 2012)

 


Source

Jacques Chênevert, S.J., père
Titre, rôle et fonction : A été, entre autres, professeur de philosophie, de théologie et d'histoire des religions (UQAT). Il est également auteur.
Lien avec la pratique : C'est en 1545, cinq ans après la fondation de la Compagnie de Jésus, que l'importance apostolique de l’enseignement se confirme. ll occupera ensuite une place prépondérante au sein de la Compagnie. Le père Jacques Chênevert, en tant qu’enseignant en philosophie, en théologie et en histoire de la religion, est l’héritier de cette tradition. L'on constate que bien qu’il ait quelques divergences de vues sur certains aspects de l’organisation jésuite, il n’en reste pas moins qu’il a transmis des enseignements dans l’esprit du fondateur, Ignace de Loyola. L’éveil des esprits par certaines méthodes de réflexion, comme la rhétorique et la philosophie, par exemple, qui pavent la voie au discernement et à l’humanisme, ont été proposés à ses étudiants, rejoignant ainsi la tradition du Ratio Studiorum et des Exercices spirituels. Ses méthodes fondamentalement orientées vers la compréhension de la relation entre l’être humain et Dieu, sur sa présence dans l’univers; ses encouragements aux réflexions sur des façons de s’éveiller, de comprendre et d’intérioriser la parole du Christ, de la transposer activement dans le quotidien, dans le but d’améliorer l’humanité, cela correspond à Loyola. En cela, le père Chênevert est en lien avec la tradition ignacienne, bien que dans son cas, l’on constate qu’il a été grandement inspiré par la pensée d’un Christ « réformateur », qui n’hésitait pas à remettre en question l'ordre établi, pour ramener les choses à l’essentiel de la parole divine, tout en sachant la contextualiser. Le père Chênevert a promulgué la pensée ignacienne, par des méthodes particulières visant à former des esprits capables d’humanité, bien qu'il soit lui-même passé par une formation jésuite classique, il a su sortir des sentiers battus en ce qui concerne son propre enseignement. D’ailleurs, il mentionne avoir été influencé par la pensée humaniste de Vatican II, caractérisée, entre autres, par une ouverture sur le monde, aux cultures contemporaines, à l’émancipation des peuples et des personnes; une sorte de retour aux racines essentielles du christianisme, un peu comme le Christ l’avait fait avec la parole divine aux temps jadis. Personnage à l'esprit critique, Jacques Chênevert a voulu aller au-delà des traditionnels sentiers battus de la répétition. Sans être un élément subversif, il a toutefois remis des choses en question et innové dans son enseignement. Jacques Chênevert a démontré tout au long de sa carrière que l’on peut être un esprit libre, porteur de la parole du Christ, de façon intelligente et sensible. Il faut dire que la plupart des maîtres qui l’ont marqué « faisaient une large part à la liberté de l’Esprit Saint », comme il le dit. Preuve, d’une certaine façon, que l’on peut s’inscrire dans la tradition et dans son dépassement tout à la fois, et cheminer dans une organisation comme celle des jésuites. Mentionnons que le père Chênevert participait déjà à un comité théologique dans le cadre de la Commission Dumont (1968-1970) portant sur la place des laïcs dans l'église du Québec. Cette commission, qualifiée « d'historique », faisait suite aux importants changements promulgués par Vatican II. Depuis, il s'est toujours situé dans la ligue « progressiste » des jésuites.

Enquêteurs : Philippe Dubois , Richard Lavoie
Date d'entrevue : 7 mars 2012

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